
Il y a des moments où les mots vous manquent tant le paysage à décrire est compliqué. Aujourd’hui, c’est le paysage politique et social de notre pays qui est, je ne dirais pas compliqué, mais insensé, dénué de sens, parcouru par des mouvements à la fois rapides et contradictoires. La formule « il faut bouger les lignes » était à la mode naguère. Le problème est que les lignes se sont estompées dans le brouillard. Nous avions dans notre pays plus ou moins une gauche et une droite qui alternaient au pouvoir. Certes la droite avait toujours des réticences à s’affirmer de droite, elle faisait des manières, mais enfin elle avait des électeurs. Le troisième larron fatigué d’être accusé de crypto-fascisme avait viré à gauche en délaissant tout conservatisme pour faire de l’Euro plus encore que du migrant son ennemi mortel. Mais enfin, ces tactiques politiciennes ne devaient pas modifier le paysage à l’arrivée : une droite élue et s’empressant de faire une politique moins à droite que prévue. Et puis les choses se sont passées autrement…
La semaine qui vient de se dérouler, écrasée sous le poids de deux disparitions gonflées des larmes nationales et officielles, aboutit à ce dimanche où ce qui est, paraît-il, le grand parti de l’opposition va choisir son président et où les Corses vont se donner une majorité nationaliste pour imiter les Catalans. La mort quasi-simultanée d’un écrivain et d’un artiste n’est pas une première. Edith Piaf et Jean Cocteau avaient quitté ce monde pratiquement ensemble. Mais, cette fois c’est l’orchestration médiatique et la mise en scène officielle qui ont fait de ces « vies transformées en destins » selon la formule de Malraux, des événements. Ni l’âge de l’un, ni la santé de l’autre ne les rendaient inattendus. Et cependant, les Français semblent ne pas s’en remettre comme si on leur avait arraché une part d’eux-mêmes. Sans doute ne s’agit-il pas tout-à-fait des mêmes Français, ceux qui étaient séduits par le charme élégant et raffiné de l’écrivain et ceux qu’emballait l’énergie virile du rocker, mais les médias ont su unir ces deux publics entre lesquels il y a des pontons à la surface des eaux glauques du présent.
Le premier est la nostalgie, celle des générations qui ont lu les livres de l’un ou ont été séduites par le charme de sa conversation à la télévision, celle des fans de l’autre qui ont chanté ou dansé avec au coeur un feu qu’ils refusent de voir s’éteindre. Même si la notoriété littéraire de Jean D’Ormesson ou la célébrité de Johnny Hallyday n’ont pas atteint la gloire internationale des écrivains ou des artistes français du passé, les Français tiraient de ces deux personnages une fierté dont manifestement ils ont le plus grand besoin à un moment où ils prennent pour beaucoup conscience du déclin de leur pays. Que jean d’Ormesson ait incarné un certain esprit français, celui du XVIIIe siècle par exemple, fait de grâce et de légèreté, ne fait aucun doute. Pour Johnny, au nom d’emprunt aussi importé des Etats-Unis que son style, c’est plus discutable. Il y a dans ce « héros » national suivant le mot malencontreux de Macron, un tropisme américain, qui est révélateur, puisque les Français ont tendance à imiter les USA jusqu’à vouloir faire de la France une terre d’immigration et de communautés, ouverte à la diversité. Mais avant tout, il s’agissait de deux personnages sympathiques, ayant l’un et l’autre le goût communicatif du bonheur, l’un en épicurien esthète, l’autre en hédoniste acharné à la passion de vivre. Enfin, ils avaient tous deux une complicité avec la légèreté, les mauvaises langues diraient la frivolité, qui est l’une des caractéristiques, paraît-il, de l’esprit national. Le Président de la République dans un superbe éloge funèbre de l’Académicien a souligné que la légèreté s’opposait à la lourdeur, non à la profondeur. C’est vrai, mais il est vrai que la profondeur est parfois pesante car elle révèle ce que l’on préfère ignorer, et que les hommes du divertissement, ce qu’ils étaient l’un et l’autre, servent à dissimuler.
La récupération politique des défunts a été opérée avec un réel talent par le locataire l’Elysée : brillant et long discours académique pour l’un, brève allocution bien démagogique pour l’autre, huée néanmoins. L’art de Macron consiste toujours à s’adapter à son public, la bourgeoisie cultivée comme le peuple amassé de la Madeleine à la Concorde. Il n’a commis qu’une maladresse, comme d’habitude à Alger, en parlant de « Johnny » comme d’un « héros » français, ce qu’une vedette, qui a exercé son métier rémunérateur avec une puissance exceptionnelle, n’est évidemment pas. Un héros est un personnage qui s’offre à son pays de manière désintéressée et peut servir d’exemple. Le rocker ne l’était pas. La foule sincèrement émue qui se pressait sur le passage du convoi funéraire était très différente de « l’establishment mondain » , le « gratin » en bon français, qui occupait, pétri de connivences, l’église de la Madeleine. « Les parlementaires couraient au cadavre pour lui emprunter de l’importance » écrivait Barrès lors de la mort de Victor Hugo. Il y avait de cela… Surtout, il y avait de l’entre-soi. Les deux personnalités étaient classées à droite. Quelle aubaine pour un banquier-président qui fait une OPA sur la droite française ! Certes, il s’agissait d’une droite fréquentable : l’un avait rencontré Mitterrand, l’autre assuré des prestations à la Fête de l’Huma. Tous deux étaient des amis du Président. Une droite « progressiste » en somme, conciliable puisque désormais la ligne passe là. En raison de son âge, et de son origine, d’Ormesson était plus conservateur, mais sans raideur. La vie de Johnny avait été progressiste pour lui. Line Renaud pouvait en témoigner. Et Marine Le Pen avait été priée d’aller prier ailleurs…. L’Eglise elle-même toujours à la recherche de l’air du temps avait ouvert ses portes toutes grandes au « Bad Boy » qui portait la croix.
Aujourd’hui, deux votes se déroulent. Le premier doit voir l’élection de Laurent Waucquiez à la tête des Républicains. Mais attention à lui ! Elu à droite, il devra sans cesse se méfier de l’attraction exercée à l’intérieur même du parti par tous ceux qui s’affirmeront eux-aussi progressistes, macro-compatibles, opportunistes en somme. Les Corses voteront aussi et diront que la politique du « continent » les intéresse de moins en moins. Les Français ont raison d’être nostalgiques, parce qu’à force de bouger les lignes, c’est la France qui s’efface.

