Pierre Benoit, romancier oublié (Vidéo)

Mort dans la nuit du 2 au 3 mars 1962 – il y a donc exactement un demi-siècle –, Pierre Benoit eut droit à de gros titres dans la presse et à des émissions spéciales à la radio. Aujourd’hui, pour les lecteurs de moins de 60 ans, son nom ne dit rien. La Châtelaine du Liban, L’Atlantide, Mademoiselle de la Ferté, quèsaco? Des romans qui ont connu des succès fous.

 Un nouveau roman de Pierre Benoit – il en a écrit une cinquantaine – se tirait d’emblée à 100.000 exemplaires, ce qui pour l’époque – il est né en 1886 et son premier best-seller, Kœnigsmark, a été publié le 11 novembre 1918, jour de l’armistice – était considérable. Il fut si vite oublié que Le Petit Larousse le retira de ses pages. Cela déclencha dans l’association Les Amis de Pierre Benoit une telle colère que le dictionnaire le réintégra. Il y est toujours.

Gérard de Cortanze a raison d’intituler sa biographie de Pierre Benoit Le Romancier paradoxal. Car tout chez lui paraît contradictoire, bizarre, antithétique. Ainsi, n’y a-t-il pas plus français que lui – classique dans son écriture, son patriotisme de droite, ses valeurs, son parcours, qui le mena à l’Académie française – et son goût pour l’étranger et les voyages. De son enfance maghrébine, Tunisie et Algérie, il tira une vraie curiosité pour les civilisations méditerranéennes et orientales. Combien de fois fit-il le tour du monde? Combien d’années passées ailleurs qu’en France? La majeure partie de son œuvre est bâtie sur l’exotisme, le reportage, sans pour autant, affirme Gérard de Cortanze, avoir été un chantre de l’épopée coloniale.

Il n’y a pas plus mondain que Pierre Benoit. En témoignent son ambition, ses relations, ses affaires, sa correspondance, et même son éternel nœud papillon ! C’est pourtant le même homme qui déménage sans cesse, fuit Paris, s’établit en province, s’installe dans des chambres d’hôtel pour écrire ses romans et ses articles. Pierre Benoit est un anachorète attiré par la lumière du salon. C’est aussi un farceur, au jeu, un tricheur, un pasticheur, un mystificateur. Gérard de Cortanze raconte quelques-unes des blagues perpétrées par cet homme, rescapé de la Grande Guerre et des tranchées, qui sera président de la Société des gens de lettres. Son entourloupe la plus osée? Avoir simulé un premier enlèvement sur les Grands Boulevards à Paris, par le Sinn Féin irlandais, puis un second, place Vendôme, toujours par les indépendantistes irlandais. Plus fort que Jean-Edern Hallier, qui, lui, n’inventera qu’un seul enlèvement ! Pierre Benoit avait manigancé tout cela, qui mit en effervescence policiers et journalistes, pour se dépêtrer d’un imbroglio de trois amantes soupçonneuses.

Car ce petit homme engoncé, aux yeux bleus, aux traits sans grâce, a été un fieffé séducteur. Une princesse, des chanteuses, des comédiennes, des dames du beau monde, des mariées ou pas, il a été, dans son œuvre comme dans sa vie, un homme à femmes. Chacun de ses romans est d’abord le portrait d’une héroïne, vamp ou victime, intrigante ou amoureuse, aristocratique ou plébéienne. Et toutes, c’était sa marque, sa manie, ont un prénom ou un nom qui commence par A. Enfin, quoique jalousé pour ses succès en tout genre, Pierre Benoit eut beaucoup d’amis, surtout parmi les écrivains : Cocteau, Carco, Mac Orlan, Bourget, Simenon, Dorgelès, Pagnol, son éditeur Albin Michel. Sa fidélité à Maurras, à Pétain, ses idées royalistes, lui valurent à la Libération beaucoup d’ennuis, quelques imprudences pendant la guerre lui étant imputées à crime. Gérard de Cortanze raconte et décortique ces années sombres avec à la fois gourmandise et indignation. Car Pierre Benoit, maquisard dans le Périgord, auquel Aragon et les intellectuels communistes apportèrent leur soutien, fut enfin innocenté par la cour de justice après plusieurs mois de prison. Antisémite? Il avait fait l’éloge de “l’âme juive” dans Le Puits de Jacob.

Excellemment documenté et écrit, le livre de Gérard de Cortanze ouvre pour Pierre Benoit un procès posthume : la cour de justice littéraire lui rendra-t-elle son honneur et sa réputation? “Comme tout ce qui vit très fort, il a beaucoup vieilli. Je souhaite aux autres vivants d’avoir un jour d’aussi belles rides”, écrit Amélie Nothomb. Ce n’est pas gagné.

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