“(…) Arpenter les arcanes du pouvoir avec son pote Alexandre Benalla tient du souvenir doré. L’histoire, il le sait, leur a échappé le jour où les journalistes ont appris ce qu’ils devaient apprendre : les violences présumées du 1er mai 2018, lorsque, incorporés par la préfecture de police, ils ont outrepassé leurs rôles d’observateurs et se sont pris pour des bleus. La suite est un déferlement de papiers, de révélations, de bandeaux criards sur les écrans, les médias profitant de l’incroyable lorgnette que les deux compères ouvraient sur les venelles de l’appareil d’Etat. Entre vertige et fantasmes, «l’affaire Benalla» a permis de tout passer au tamis : le fonctionnement du palais, des Macron, la sécurité élyséenne, les passe-droits, réels ou supposés, l’impunité, pour le coup plus réelle que supposée (sans l’article initial du Monde, tout cela ne serait-il pas passé comme une lettre à la poste ?), la barbouzerie françafricaine, le business russophone. En clair, on allait se gêner ! (…)

Que n’a-t-on pas dit sur Crase et Benalla ? Leur première fois, l’aîné, 46 ans aujourd’hui, était formateur à la gendarmerie. Parmi ses aspirants-réservistes, un jeune à la mâchoire si large qu’elle avoisine alors un piège à loup : Maroine (futur Alexandre) Benalla. Entre le capitaine et son troufion, une amitié filiale serait née, une forme de tendresse quasi cosmique même, que Crase a toutes les peines du monde à verbaliser : «Je ne sais pas pourquoi ça a si bien collé entre nous. Après tout, on a vingt ans d’écart. Je pense juste qu’Alexandre m’a bluffé. Il a un talent fou. Une tchatche intarissable. Dans notre domaine, c’est l’un des meilleurs.» Chabadabada, chabadabada.(…)

Vincent Crase doit donc beaucoup à Alexandre Benalla. Il adopte d’ailleurs la reconnaissance du ventre lorsque la question à 100 000 euros lui est glissée : «Où en êtes-vous aujourd’hui tous les deux ?» «Je lui dois d’être monté très haut. Je n’oublierai pas. Mais ces derniers mois, il m’a clairement tiré vers le fond.» Silence. «Son histoire de passeports diplomatiques utilisés pour voyager en Afrique, c’est dingue. Si, en plus, il a produit des faux dans le cadre de l’enquête judiciaire, il est inexcusable.» Silence. «Je suis obligé de reconnaître que nous n’avons pas vécu l’affaire de la même façon. Moi, j’ai fui dans ma forêt, à Louviers [Eure], il n’y a que là-bas que je suis bien. Lui, il a adoré être au centre du jeu, dans la lumière.» Silence. «Alexandre, c’est vrai, ne sait pas s’arrêter.» Ambiance tirs à balles réelles.

Contrôle judiciaire oblige, les deux hommes ne se parlent plus. A en croire les enregistrements explosifs diffusés par Mediapart le 31 janvier, cela n’aurait toutefois pas toujours été la règle. «Je n’en parlerai pas», élude Vincent Crase, soudain tendu. Même tarif pour le contrat russe signé avec l’oligarque Iskander Makhmudov, grâce auquel il aurait empoché de juteux honoraires. Sur la prison, en revanche, Crase est bavard. L’expérience, c’est peu dire, ne l’a nullement dérouté : «Elle était même plutôt positive, juge-t-il. Je vois mon avenir comme écrivain. En ceci, être à Bois-d’Arcy m’a offert une matière narrative inestimable (…)

 Rassemblés en raison d’une invraisemblable erreur dans la même geôle du palais de justice au moment de leur déferrement, Crase et Benalla s’étaient conditionnés à filer derrière les barreaux : «Alexandre m’a dit : “T’inquiète, une révocation de contrôle judiciaire, c’est quatre mois maximum. On fera du sport, c’est pas la fin du monde.” Il avait raison une fois de plus.» (…)”

 

Présumé coupable, Vincent Crase, éd. Plon, 256 pp., 18,90 €.