Atrocités et autre horreurs islamistes…

 

Dans leur contre-offensive, les combattants kurdes syriens ont fait des prisonniers djihadistes. Nous les avons rencontrés à Til Koçer, une agglomération du nord-est de la Syrie, à la frontière avec l’Irak.

Si je sors d’ici, je retourne à Daech. Là-bas, quand un chrétien comme toi refuse de se convertir à l’islam, je lui coupe la tête. » Mohamed Hussein Al-Hassan mime la décapitation d’un geste sec et contrôlé. « Nous les faisons se mettre à genoux et leur coupons la tête comme ça. » La voix est monocorde ; le regard, inexpressif. Un lourd silence plane dans le sous-sol sordide où la rencontre a lieu. « Qu’ont fait les chrétiens pour mériter ça ? – Les autres religions sont contraires à l’islam. Tous les hommes doivent se convertir. Un jour, Daech ­réunira les musulmans du monde entier et régnera sur terre. » Derrière nous, une voix grave murmure : « Demandez-lui ce qu’ils font aux combattants kurdes. – On leur coupe la tête », répond le djihadiste. « Parfois, ils préfèrent nous couper les membres, les bras, les jambes, et nous laisser pourrir », précise un membre des forces spéciales des Unités de protection du peuple (YPG). Nous demandons à Mohamed Hussein pourquoi il exécute les Kurdes. « Des infidèles. C’est le cheikh qui le dit. Je fais ce qu’il me dit. »
Des gouttes d’eau tombent à intervalles réguliers du plafond craquelé. Le néon capricieux clignote, nous laissant parfois dans le noir, face à face. Les gardes ne se séparent pas de leur kalachnikov. Même désarmés, ces quatre djihadistes font peur. « Ils veulent tous aller au paradis », nous ont expliqué les hommes des YPG, les combattants kurdes syriens. L’un d’eux nous a décrit un assaut de Daech : « Des centaines de types qui te foncent dessus en hurlant de joie. Ils sont tellement drogués aux médicaments qu’ils ne meurent pas… Ils tombent à la sixième balle ! » Nous sommes à Til Koçer, à la frontière irakienne. Cette bourgade délabrée ouvre l’accès aux champs pétroliers, à 40 kilomètres au nord. Elle a été ­occupée pendant deux ans par les islamistes. De la peinture bleue a effacé leurs inscriptions. « Quand ils sont arrivés devant nous au croisement, je les ai vus décapiter deux personnes, raconte un commerçant. On ne sait pas où sont passés leurs anciens chefs, ils cachaient leur visage. » Des passants nostalgiques nous lancent des regards hostiles. « Je me fous de ce qu’ils pensent, dit le chef de la base locale. Ce qui compte, c’est qu’ils ne nous fassent pas la guerre. »

MÊME DÉTENUS ET EN DANGER, LES GUERRIERS DE L’ETAT ISLAMIQUE REVENDIQUENT VIOLS, CRIMES ET DÉCAPITATIONS

Début août, les djihadistes ont échoué à reprendre durablement la ville. Alors, à 80 kilomètres au sud-ouest, ils ont attaqué le bourg de Djezaa, point de passage vers le massif du Sinjar où se sont ­réfugiés des milliers de fugitifs. Beaucoup seront massacrés. A Djezaa, où l’assaut est donné le 19 août, une dizaine de femmes combattantes kurdes tombent dès le premier jour. Bientôt, la ville est coupée en deux. Un membre des forces spéciales kurdes nous raconte ses incursions nocturnes dans le camp adverse, avec son fusil M16 acheté 4 000 dollars au marché noir. La bataille de Djezaa va durer ­quatorze jours et faire 85 victimes côté kurde, dont 35 femmes ; côté Daech, on comptera 200 morts et quatre prisonniers. Ceux que nous découvrons dans ce sous-sol. Face à ces prisonniers qu’on nous exhibe, nous ne sommes ni flic ni juge. Nous voulons comprendre où se cache l’homme derrière la machine à tuer.

Le premier prisonnier s’appelle Abdullah Ahmed. Il a 22 ans. Le regard vide, il raconte, à peine audible, la bataille de Sinjar. « Nous avons pris les Yézidis pour les emmener à Mossoul. En chemin, nous avons tué les hommes et nous avons violé leurs femmes. C’est normal, c’est un cadeau pour les guerriers ! Une fois arrivés à Mossoul, nous les avons converties pour les offrir comme épouses aux hommes de Daech. » Abdullah Ahmed est un peu honteux. Il sent qu’il devrait s’arrêter là, mais c’est plus fort que lui, il faut qu’il le dise : « De toute façon, ces gens n’ont pas de religion. » Surpris en train de miner les abords de la ville de Djezaa, il n’a pas eu le temps de se faire exploser. Et le regrette.
Mohamed Hussein, lui, ne regrette rien. Il se tient droit, le menton relevé, et se vante d’avoir exécuté 35 personnes. Il précise : 25 par balles et 10 par décapitation. Il nous dit aussi qu’il a violé, mais n’entre pas dans les détails. « Si on violait ta sœur ? – Je n’en ai pas. – Ta mère ? – Elle est morte. – Si on te violait toi ? – Si c’est la règle, je l’accepte. » Le bourreau de 25 ans ignore que, avant de faire partie du projet planétaire de son cheikh, il est un pion sur l’échiquier régional. Au début de la guerre, les milices islamistes en Syrie ont même servi les intérêts de Bachar El-Assad. Pour donner à ses crimes l’apparence d’une lutte contre le terrorisme, le Syrien libère les islamistes les plus dangereux et les laisse s’implanter dans les zones rurales où les populations le moins éduquées sont réceptives à leur discours. Le plan marche si bien que, rapidement, Bachar El-Assad est la victime de sa propre créature. Ses soldats se font décapiter. Mohamed ­Hussein Al-Hassan a d’abord appartenu à l’armée de Bachar. Pour sauver sa peau, nous dit-il, il a déserté et rejoint l’Armée syrienne libre (ASL). Une myriade de groupes évolue sous cette bannière. Des notes des services secrets américains ont, depuis, révélé l’existence d’un accord entre l’opposition syrienne, alors basée en Turquie, et les leaders des Frères musulmans pour recruter des étrangers. Une solde mensuelle de 2 000 dollars leur est offerte, une prime de 10 000 dollars ira aux familles des martyrs, et des camps d’entraînement seront implantés en Libye. L’afflux de ces combattants va renforcer l’implantation du futur Etat islamique. Le but ultime est la prise du pouvoir par les Frères musulmans. Mais rien ne se passe comme prévu. Le président égyptien, Mohamed Morsi, entraîne bientôt les siens dans sa chute. Ils échouent aussi en Tunisie et en Libye. Au Qatar, l’émir choisit de se démettre de ses fonctions pour forcer à la démission les éléments les plus radicaux.

« LES TURCS NOUS AIDENT, CONFIE RACHED, DE MOSSOUL, ILS NOUS FINANCENT… »

Mohamed Hussein est passé par une brigade proche des Frères musulmans, Liwa al-Tawhid Wal-Jihad, avant de rejoindre Daech. Près de lui, Rached Abdullah Khattab, 23 ans, en tenue traditionnelle, tunique et turban. Les yeux exorbités, il récite comme une sourate son discours de repentance. J’ignore s’il a subi des ­pressions, si on lui a fait préparer son témoignage. Rien ne montre qu’il aurait été victime de mauvais traitements. Mais, d’instinct, je ne crois pas en ce qu’il me dit : le lavage de cerveau opéré à son encontre par Daech. Son discours se veut apaisant, son aspect, inoffensif, mais son regard reste effrayant. « Même si je suis enfermé entre quatre murs, je me sens plus libre », affirme-t-il désormais. Pourtant, quand il nous racontera sa participation à la bataille de Mossoul, conquise par les islamistes, le soi-disant repenti ne parlera pas de chute mais de « libération ».
Rached Abdullah Khattab, originaire de Mossoul, était lycéen avant la guerre. Un bon élève, nous affirme-t-il avec orgueil. Son tableau de chasse de soldat en première ligne le rend aussi fier que ses bonnes notes à l’école : 11 personnes exécutées. Il a servi la brigade Salil ­As-Sawarim et côtoyé des combattants venus de Chine, d’Egypte, d’Afghanistan, des pays du Golfe et de Turquie. « Les Turcs nous aident beaucoup, insiste-t-il. Ils font tout ce qu’ils peuvent, ils nous financent. »
Derrière leur foulard, les hommes des YPG acquiescent. Depuis que nous sommes montés sur cette barge pour traverser le fleuve qui sépare le Kurdistan irakien du Kurdistan syrien, c’est partout le même refrain. Chants de guerre en l’honneur des martyrs de Kobané, diatribes contre les Turcs, accusés d’avoir une frontière aussi hermétique côté kurde que poreuse côté Daech, qui peut ainsi importer ses combattants et exporter son pétrole. En témoignent les tampons sur les passeports confisqués aux djihadistes et que le porte-parole des YPG, Redur Xelil, nous a montrés.
Rached Abdullah ­Khattab, notre « repenti », nous assure qu’il a vu de nombreux combattants étrangers à Mossoul. Ses yeux s’agrandissent sous le flot ininterrompu des paroles. Il raconte que, dans la capitale de Daech, toutes les infrastructures fonctionnent. « Il y a de bons hôpitaux, des restaurants. » On le croirait sous l’emprise d’une drogue. Impossible, après ces deux mois de captivité. « Ce n’est pas la drogue ni la peur qui nous donnent cette force au combat, c’est la préparation. » Un entraîneur sportif dirait « le mental ».
Au bout d’une trentaine de minutes, des signes de lassitude se font ressentir dans le sous-sol glauque. Le troisième prisonnier ne veut rien nous dire. Leith Ahmed Mohamed a participé lui aussi à la bataille de Sinjar, puis à celle de ­Djezaa. Il aurait préféré mourir en martyr comme son frère, mais le sort ne l’a pas voulu. Le voilà prisonnier. La pire issue pour ces soldats qui craignent de subir le même traitement qu’eux-mêmes infligent à leurs otages.

Les gouttes d’eau continuent de tomber comme les réponses de Mohamed Hussein Al-Hassan, dernier de la file. Voilà devant nous l’illustration du fanatique tel que le définissait Winston ­Churchill : « Quelqu’un qui ne veut pas changer d’avis et qui ne veut pas changer de sujet. » Le mot « islam » ponctue chacune de ses phrases, quelle que soit la question. Mohamed Hussein Al-Hassan est fier de sa guerre. Il a tué et violé. « C’est normal. » Il joue le dur, mais lorsqu’il regagne la cellule collective, il prend peur, clame « Allah Akbar ! », persuadé que les YPG vont le décapiter. Un garde le saisit et lui enfouit simplement la tête dans ses couvertures, juste pour qu’il se taise.
Un cinquième prisonnier a rejoint la cellule. Il s’appelle Thaer Mohammed, c’est un ancien professeur. Habitant de la ville voisine de Hassaké, il renseignait l’ennemi sur les positions des Kurdes. Lui aussi voudrait nous faire croire qu’il a changé d’avis, que tout est la faute des chaînes satellites islamistes. Lorsqu’on lui demande de nous détailler son rôle dans l’organisation, il botte en touche. Connaît-il des hommes de Daech ? « Au téléphone seulement ! » Il admet ensuite avoir été en contact avec certaines personnes à la frontière. L’ancien professeur veut nous réciter un poème sur le Kurdistan. Il sait flatter le patriotisme de ses geôliers.

Dehors, sous le soleil, une sensation d’impuissance et de gueule de bois. Les vainqueurs d’hier sont les prisonniers d’aujourd’hui. Soldats ou criminels, selon les points de vue, mais tous fanatisés. Bourreaux sans états d’âme. De ce côté du monde, les rôles se renversent si vite !
Au moment où nous arpentons les rues de Til Koçer, deux journalistes de la télévision kurde se rendent sans escorte à Til Khamis, à une centaine de kilomètres. Ils répondent à l’invitation des hommes de Daech. Ils seront pris en otages. La nouvelle doit rester confidentielle, mais elle fuite vite via des réseaux sociaux. Pour Mohamed Hussein et ses codétenus, c’est une bonne nouvelle. Ils se transforment en monnaie d’échange. « Nous avons encore tellement de civils entre leurs mains… Comprenez que je dois protéger mon peuple ! Nous échangeons les prisonniers », nous confie Redur Xelil avec un long soupir de dépit. Le rapt des journalistes va lui coûter quelques prisonniers. Dans cette guerre implacable, les hommes les plus cruels échappent ainsi à une justice expéditive. Mohamed ­Hussein Al-Hassan et les autres pourront sans doute recommencer à tuer, décapiter, violer. Ils retrouveront le paradis sur terre de Daech. En attendant l’autre, celui des 72 vierges réservées aux « martyrs ».

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