Les passages de Paris…

Qui n’a jamais emprunté les passages parisiens ne connaît rien de la capitale et n’aime pas le vrai Paris, le Paris caché des bouquinistes, des marchands de timbres, des antiquaires et autres marchands de curiosités. En toutes saisons, quoi de plus agréable que d’y flâner ? Même si, en croisant un véritable élevage d’Américains obèses en vadrouille passage Jouffroy, je n’ai pas pu m’empêcher de donner raison à Aragon qui parlait « d’aquariums humains » à propos desdits passages.

Ça, c’est Paris !

Invention typiquement parisienne, ces passages ont vu le jour avec le duc d’Orléans qui, à la fin du XVIIIe siècle, eut l’idée d’ouvrir dans le jardin du Palais-Royal une galerie de bois appelée « Camp des Tartares ». Le succès, immédiat, combla les besoins financiers de son créateur et fit des émules. On y trouvait déjà de nombreuses boutiques de frivolités, des estaminets et des dames de petite vertu. Entre 1820 et 1850, Paris se couvre de passages (lieu idéal par temps de canicule ou quand il gèle à pierre fendre), qu’il s’agisse du Passage du Caire ou de ceux du Grand-Cerf et Colbert ou de la galerie Vivienne.

Certains sont tombés dans le plus grand oubli. D’autres ont été ressuscités, à l’exemple de la galerie Vivienne, sauvée de la mort par une excentrique de charme, Huguette Spengler. Coiffée à la garçonne, on la croisait encore dans les années 80, flanquée d’un homme qu’elle appelait son « moujik ». Toujours vêtue de noir et portant de lourds bijoux, elle remuait ciel et terre pour son passage chéri, où l’on peut admirer l’escalier monumental qui conduisait… à l’appartement de Vidocq ! Les amis de la poésie pourront partir à la recherche de Lautréamont, habitué des lieux.

Passage Vérot-Dodat, créé par deux charcutiers de talent qui firent la joie des bourgeois du quartier pendant des lustres et où les collaborateurs du Charivari, Gavarni, Daumier ou Henri Monnier, avaient établi leur quartier général, j’ai croisé le fantôme de la grande Rachel poursuivie par Alfred de Musset. Rien d’étonnant à cela, puisque la comédienne a habité l’endroit et reçu plusieurs fois le poète à dîner.

Paris de ma fenêtre

Au Palais-Royal, défiguré par les colonnes de Buren, Colette et Paul Morand sont au rendez-vous, puisqu’ils ont habité tous les deux cet endroit magique. Dans son appartement de la rue de Beaujolais, Colette a écrit une chronique savoureuse de la capitale sous l’Occupation. Un livre émouvant et plein d’humour, dont la lecture peut être utile en ces temps de crise économique et donc de budgets contraints.

Passage Choiseul, les céliniens sont à leur affaire et se rappellent la description que le docteur Destouches fit du passage des Bérésinas dans Mort à Crédit : « Il faut avouer que le Passage, c’est pas croyable comme croupissure… C’est plus infect qu’un dedans de prison. » A croire que Céline décrit certains passages du côté du Faubourg-Saint-Denis, abandonnés aux clandestins en provenance directe des Balkans et en partance pour Calais.

Passage des Panoramas, même si le charme fonctionne encore, on ne peut que constater que la « bouffe » y règne en maître. A preuve, la disparition du mythique Stern, graveur depuis 1834 et dont la boutique, tapissée de cuir de Cordoue et inscrite aux Monuments historiques depuis 1974, a été cédée à un cafetier italien. Aidé par l’architecte Philippe Starck, il a pris possession des lieux et propose mokas et cafés au prix de l’or. ldem pour quantité d’autres boutiques d’artisans, reprises par des restaurateurs nouvelle norme qui font, certes, une cuisine de talent, mais ont détruit le caractère enraciné du lieu, tout en se parant des plumes du paon. Un équivalent du « façadisme », si prisé en matière d’architecture. On pourra toujours se consoler en traversant le boulevard, direction Passage Jouffroy, qui réserve encore des petits bonheurs. Vous voulez une canne-épée, histoire de vous défendre dans un TGV quelconque ? Vous souhaitez une nouvelle ombrelle assortie à la couleur de votre dernière robe à paniers ? Vous pouvez trouver les deux à l’ombre du musée Grévin, dans une boutique issue tout droit de ce XIXe siècle tant décrié par Léon Daudet et pourtant si plein de charme.

Francoise Monestier – Présent

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