Maurice Genevoix (1890-1980), Ernst Jünger (1895-1998). Voilà les deux « commandeurs » de la littérature de la Grande Guerre, de part et d’autre du Rhin. De Genevoix, le Dictionnaire des auteurssouligne qu’il rapporta du front « des souvenirs d’autant plus poignants qu’il n’y cherche pas les effets dramatiques, mais décrit la guerre avec une lucidité sensible d’un saisissant effet, et dénonce le monde funèbre des tranchées d’une manière impitoyable ». Mais derrière le témoin attentif de Ceux de 14,Nuits de guerre, LesEparges, peu connaissent l’écrivain qui traversa le siècle. C’est tout le mérite de Jacques Tassin qui nous rend Genevoix dans sa complexité, l’auteur enjoué de Raboliot et celui nettement plus sombre des Mains vides et de L’Assassin, le reclus de la maison des Vernelles à qui succéda le voyageur passionné.
’L’amour de Genevoix pour la nature, que plusieurs de ses œuvres laissaient apercevoir, nous est dévoilé avec beaucoup de finesse. Genevoix avait un rapport enfantin avec la nature, il porta en lui tout au long de sa vie la nostalgie de l’émerveillement pur de l’enfant admirant la beauté d’une fauvette. Après les grands traumatismes, seuls le réconciliaient d’ailleurs avec la vie « la forêt (…) les bêtes libres et les hommes liant amitié avec leur terroir ». Genevoix n’est pas Bernanos, et c’est bien volontiers qu’il postule à l’Académie française en 1945 puis en 1946. Hermant, Bonnard, Pétain et Maurras en ont été exclus peu de temps auparavant. Pour Genevoix, nulle honte à conquérir cette reconnaissance institutionnelle. Il est élu sous la coupole le 24 octobre 1946 au siège de Joseph de Pesquidoux. Débute alors pour lui une nouvelle vie, celle d’un auteur reconnu de tous, académicien assidu aux séances du dictionnaire et futur secrétaire perpétuel, président du prestigieux Comité national du souvenir de Verdun. Genevoix devient un monument de la « république des lettres ». Une ascension qui le conduit, dès 1948, à quitter ses provinces pour s’installer au cœur de Paris, sur le boulevard Saint-Michel.
Mais arrêtons là. Il serait vain de tenter un résumé convaincant de la biographie très fouillée de Jacques Tassin, qui a eu le privilège de travailler à partir des archives de l’auteur. De la Sologne au quai Conti, d’un habit vert à l’autre, se promener à travers le siècle en compagnie de Maurice Genevoix n’est pas une vaine expérience. Jusqu’à ces derniers mots tracés sur son bureau, juste avant sa mort : « Un peu de rouge autour du bec, un peu de jaune au bord des ailes. Et soudain, c’est la poésie. » Peu de temps avant, le combattant héroïque de 14 avait confié : « Et dire qu’il va falloir quitter tout cela ! » Tenir à la vie comme à un chardonneret, dont on ne peut éviter l’envol…
Maurice Genevoix, par Jacques Tassin, collection Qui suis-je ? Editions Pardès.