Montrer l’interdit ou pas ? Plantu versus Riss…

Prenons un dessin. Celui ci-contre, par exemple. Jesus, Jehovah et Mahomet (flouté), trônant en leur firmament, se demandent gravement s’ils ne vont pas être obligés de faire nuages à part, au train où vont les choses. Ce dessin respecte-t-il, ou transgresse-t-il, l’interdiction de montrer le visage de Mahomet ?

La question a divisé, lors d’un colloque mardi à Paris, deux dessinateurs emblématiques français, Plantu (Le Monde) et Riss (Charlie Hebdo). « On peut être plus malin que les intolérants. Il suffit de contourner l’interdit », a salué Plantu, selon le compte-rendu du Monde, aussitôt repris de volée par Riss : « Non, l’interdit n’est pas contourné ici, il est respecté. »

L’interdit est-il ici contourné ou respecté ? Vaste question. A priori, on serait plutôt d’accord avec Plantu. La face du prophète est floutée manière sujet de télé, comme pour les protagonistes de reportages ayant, pour une raison ou une autre, fait valoir leur droit à l’image. Ramené à une banale réglementation télé, l’interdit religieux est donc ridiculisé, en même temps qu’il est apparemment respecté.

Montrer l’interdit, le placer en pleine lumière, et placer aussi son ostensible respect en pleine lumière, multiplier, en somme, les courbettes outrées devant l’autorité, c’est la ridiculiser. L’interdit, le vrai, l’interdit majuscule, exige la soumission irreprésentée, le consentement silencieux du soumis à sa propre soumission.

Ainsi un chroniqueur de Canal+ nous racontait-il l’autre semaine (mais « off ») être soumis, non seulement à une clause de confidentialité, mais même au silence sur cette clause de confidentialité. Se soumettre vraiment, pour le dessinateur danois Carsten Graabaek, aurait consisté à masquer le visage de Mahomet en dissimulant l’intention même de le masquer.

Au dessinateur de fixer ses lignes rouges

Pour autant, cette pratique n’est pas obligatoire. Sur sa lancée, Plantu a expliqué que les dessinateurs devaient se fixer une « ligne rouge », séparant « ce qu’on peut dire aujourd’hui », et « ce qu’on ne peut pas dire ». Sans avoir l’air d’y toucher, il passe ainsi d’une analyse fine de l’interdit, à l’imposition de cet interdit. Comme quasiment tous les protagonistes de ce débat hautement glissant, il passe de spectateur à douanier.

Ne faisons pas ici ce que Plantu fait à Riss. Ne lui disons pas qu’il n’aurait pas dû dire ce qu’il a dit. Disons simplement que c’est en dernier ressort au dessinateur, et à lui seul, de dessiner ses lignes rouges, et de les dessiner comme ça lui chante.

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