Vuitton, fric et art contemporain

Vuitton, fric et art contemporain

Il y a belle lurette que le monde du luxe et celui de l’art entretiennent des relations incestueuses, à commencer par Yves Saint-Laurent qui, en 1964, créait une robe inspirée par Mondrian. En 1967, l’entreprise Renault donnait naissance à une cellule « recherche, art et industrie ». Quelques années plus tard, Alain-Dominique Perrin, patron de la maison Cartier, dotait cette dernière d’une Fondation pour l’art contemporain. En 2003, grâce aux nombreux avantages fiscaux de la loi sur le mécénat mitonnée par Jean-Jacques Aillagon, le monde de la finance et de l’art tissaient des liens encore plus étroits. Enfin, le sommet était atteint en septembre 2008 avec la plus grande vente aux enchères de tous les temps organisée chez Sotheby’s : le sulfureux Damien Hirst orchestrait la vente de ses propres œuvres… ce qui provoquait une véritable déflagration dans le monde de l’art. Depuis cette date, jamais les œuvres d’art n’ont autant ressemblé à des produits de luxe et ces derniers n’ont jamais été autant vendus comme des œuvres d’art, preuve que la greffe a pris.

Autant de raisons qui expliquent que Bernard Arnault, patron de LVMH et créateur (avec la complicité des dirigeants socialistes parisiens et de Jacques Chirac) de la Fondation Vuitton, se soit engouffré avec autant de cupidité dans le business de l’art contemporain, choisissant, par exemple, d’installer dans un de ses magasins une scénographie de l’artiste japonaise Kusama ou de demander à Murakami de marquer de sa patte propre un sac Vuitton.

Arnault et la marchandisation de l’art
Inaugurée à grands coups de trompettes louangeuses à l’automne 2014 en présence de François Hollande la Fondation Vuitton, parfaite incarnation d’un produit mercantile, spéculatif et instrumentalisé, trône dans le Bois de Boulogne à la place d’un vieux bowling et à portée d’arbalète du défunt Musée des Arts et Traditions populaires qui a mis la clef sous la porte, victime collatérale du coûteux Mucem marseillais.

Ce projet est dû à Jean-Paul Claverie, un proche de Jack Lang, devenu conseiller avisé de Bernard Arnault, mais aussi à Christophe Girard, qui a longtemps partagé son temps de travail entre Vuitton… et la mairie de Paris. Il doit aussi beaucoup à Laurent Fabius, qui a offert sur un plateau d’argent le groupe Boussac-Saint-Frères pour un euro symbolique à Bernard Arnault en 1984… avec en prime, outre Dior et le Bon Marché, le Jardin d’Acclimatation dont le groupe Boussac avait la concession jusqu’en 1992. En 1994, sous la présidence de Jacques Chirac, le Groupe LVMH a signé un contrat prévoyant de donner au Jardin d’acclimatation « un caractère développé selon quatre orientations majeures : la nature, le sport, les jeux et la culture ». Culture, le grand mot est lâché et Bernard Arnault investit les lieux en confiant à l’architecte Franck Gery, architecte de la fondation Guggenheim à Bilbao, la construction de sa Fondation.

Tout le monde s’extasie devant la modernité du bâtiment. Il est cependant directement inspiré de l’Opéra de Sydney construit dans les années cinquante par le danois Jorn Auzon !

Les artistes contemporains exposés sont à l’image du patron de Dior et de Vuitton. C’est le cas notamment de l’artiste berlinois Olafur Eliasson, dont les disques jaune et orange ont déjà illuminé les vitrines des magasins Vuitton. L’administration fiscale, grâce à la loi Aillagon, a renoncé à une partie importante de ses recettes, avec un bâtiment dont le coût initial est d’au moins 200 millions d’euros. Mais dans cinquante ans, foi de Delanoë, la ville récupérera le site. Au prix de quelles concessions faites à un homme tenté un temps par l’exil fiscal en Belgique et dont le récent coup de bluff le fait passer pour un ami des arts et de la culture à la française ?

Bernard Arnault est, en fait, un prédateur sans scrupule qui profite des avantages accordés par l’optimisation fiscale et qui, non content de faire payer par l’ensemble des Français plus de la moitié du coût de sa Fondation, demande un droit d’entrée à quatorze euros pour permettre à quelques « happy few » de voir les œuvres d’artistes devenus des marques, comme un vulgaire sac Vuitton, copié et recopié à des milliers d’exemplaires et revendu par des clandestins à Barbès ou… à Vintimille ! Comme le dit la sociologue Monique Pinçon-Charlot : « La fondation Vuitton est un symbole de la mondialisation, avec laquelle Bernard Arnault est en phase. Aucun ingrédient ne manque à l’appel : un homme qui est la première fortune de France ; un secteur, celui du luxe ; les beaux quartiers ; un musée d’art contemporain. Toute l’idée de la classe dominante de type néolibéral est objectivée dans ce musée. »

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