La tentation de Venise d’Alain Juppé (1993)

Vingt ans et une candidature plus tard, on a relu «La tentation de Venise»…

«La perspective de l’élection présidentielle tourne les têtes», ironisait en 1993 celui qui vient de se déclarer prêt à solliciter l’investiture des électeurs de l’opposition pour 2017.

Il aura fallu qu’il atteigne l’âge de 69 ans pour qu’Alain Juppé sorte enfin de «son désir de fugue», selon la formule qu’il employait dans La tentation de Venise, ouvrage écrit il y a plus de vingt ans (Grasset, 1993) et publié juste avant que son auteur ne devienne ministre des Affaires étrangères du gouvernement Balladur.

Il est intéressant aujourd’hui de se replonger dans cette Tentation où Alain Juppé se livrait discrètement. Sans doute trop pour lui. Sa famille, sa jeunesse, ses études brillantes et, surtout, ses doutes permanents et ses interrogations sur l’intérêt d’une carrière politique alors que tant de passions lui ouvrent les bras, tant de voyages, tant de connaissances et d’Histoire. Un rêve de fuite, comme il l’écrit: «Prendre le vaporetto qui accoste à San Giorgio et s’asseoir à la terrasse du Florian, y vivre les premières heures de la soirée tout en regardant passer les jolies filles et en savourant un Bellini. A moins que le bedeau de Santa Maria Assunta, à Torcello, ne cherche à passer la main… Je suis candidat!»

 ion du livre dans lequel il confessait son permanent «désir de fugue». Vingt ans plus tard, Juppé a oublié le bedeau de l’église de l’Assomption de la Vierge, il est «candidat» pour une autre ascension, celle de l’Elysée…

Cjuppevenise-1andidature moquée, repoussée, retardée, désirée

Il y a vingt ans, il se moquait des ambitions présidentielles:

«La perspective de l’élection présidentielle tourne les têtes. Une demi-douzaine de “responsables” ne pense qu’à ça. Chacun, persuadé d’avoir un destin national, se dote de son écurie personnelle… et n’a de cesse de communiquer chaque matin à la presse le fruit de sa pensée, sans se soucier le moins du monde de savoir s’il est en harmonie avec le projet politique à laquelle il appartient.

Mais existe-t-il encore un esprit de famille dans l’opposition? Le vedettariat individuel y gâte tout. Car, non contentes de se singulariser à tout propos et hors de propos, nos grandes vedettes cherchent avant tout à dépasser le partenaire… devrais-je dire l’adversaire. Tous vivent dans la même obsession: “Comment puis-je monter aux Français que je suis le meilleur, le plus sérieux ou le plus imaginatif ou le plus percutant?”»

La voici pourtant aujourd’hui, cette candidature alors moquée, repoussée, retardée mais tant désirée. Juppé incarne l’ambivalence du désir entre l’appel d’un destin politique et un autre, intellectuel et romanesque. Chez lui, l’énarque a toujours côtoyé le normalien, homme de lettres. Le technocrate froid, cassant, et l’humaniste nourri à la culture classique.

Retenu par un surmoi puissant

Cette ambivalence, pendant quarante ans de vie politique, lui a coûté cher. Elle l’a empêché de ruer dans les brancards, de mordre dans la chair politique, de tuer le père et de céder parfois à l’indignité. Juppé a toujours été retenu par un surmoi puissant, à l’inverse d’un Nicolas Sarkozy.

Dans sa Tentation, il envie l’appétit de celui qu’il défie et prend de vitesse aujourd’hui:

«Nicolas Sarkozy, ou la jubilation de “faire de la politique” et d’y réussir. Il est bon. On le sent tellement heureux. Le grand public perçoit-il ce qu’il peut y avoir parfois de “professionnel” dans son propos? Tout y est: la sincérité “appuyée”, le coup de chapeau à tout ce qui plaît… L’ambition, aussi franchement affichée, m’amuse.»

Il admire ce qu’il n’y avait pas chez lui. Il le sait. Il regrette ses propres prestations:

«C’est vrai qu’en m’entendant sur France Info, je me suis trouvé un ton dur et péremptoire. Il faut que j’y fasse attention.»

Plus loin:

«Il faut que je sois plus cool, moins démonstratif, moins Amstrad, comme on me surnomme parfois…  Sans doute avais-je trop préparé. J’en savais trop et je voulais trop en dire.»

Il en aura fallu des batailles électorales, des humiliations, des fêtes de cantons, des trahisons, des coups qu’il prend et qu’il donne et des condamnations judiciaires pour faire de lui un vieux guerrier couturé. Comparé à un ordinateur pour sa capacité à assimiler des données mais aussi pour sa froideur et son manque d’empathie, voir de sympathie, Juppé est «le mal aimé» de la classe politique et le «meilleur d’entre nous», dira Chirac comme pour mieux l’enfermer.

Le retour de Montaigne

Les grèves de 1995, lorsqu’il était Premier ministre, et la haine sociale qu’il attisa sur sa personne le blesseront longtemps alors qu’il voulait engager les réformes nécessaires sur les retraites. Chirac le lâchera. Là comme ailleurs. Lui comme un autre. Il paiera pour celui qu’il appelle JC dans sa Tentation. Il sera la victime expiatoire, le saint Sébastien, d’un homme qu’il aura toujours refusé de dénoncer, et restera «droit dans ses bottes».

Depuis, le temps a fait son œuvre. La distance. L’exil canadien. Le repli bordelais. La «sagesse» dont certains aujourd’hui le gratifient, alors qu’aucun des jeunes ne sait s’imposer, qu’aucun Matteo Renzi, version jeune cadre dynamique et pragmatique de la politique, n’émerge en France. L’échec des quinquas a fait le lit du vieux lion: retour du sens, de l’expérience, du passé, des valeurs refuge. La remise au goût du jour de Michel de Montaigne, lui aussi maire de Bordeaux, l’illustre. Le philosophe fait la une des magazines et les ouvrages qui lui sont consacrés sont des best-sellers. La Tentation s’ouvrait d’ailleurs sur un exergue de Montaigne tiré des Essais.

Longtemps critiqué comme l’«homme du passé», Juppé veut surfer sur le besoin de repères, sur l’impermanence des choses et cette idée très française du «C’était mieux avant». A relire La Tentation, rien n’a changé dans la politique hexagonale en vingt ans. Alain Juppé allait déjà chez Jean-Pierre Elkabbach le matin sur Europe 1, François Mitterrand voulait publier la fortune des parlementaires et la droite s’inquiétait de la montée du Front National. Deux décennies, et aucune réponse convaincante n’a été apportée aux problèmes du pays. La France les efface. Retour à Juppé.

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