Petite histoire de la censure / Yvette Guilbert et Les vierges

Yvette, pourquoi tu tousses ? Belle rousse canaille, adulée par Sigmund Freud, Yvette Guilbert (1865-1944) s’est fait connaître à la fin du XIXe siècle avec un répertoire libertin qui se moque volontiers des moeurs de l’époque, de ces messieurs lubriques qui courent après les jeunes filles peu farouches. La censure l’ignore jusqu’à ce soir de 1890, où, dans le cabaret Le Divan japonais, elle interprète “Les Vierges”.

Dans 100 chansons censurées (Hoëbeke / Radio France éditions), Emmanuel Pierrat et Aurélie Sfez nous racontent que, las ! dénoncée par un collègue jaloux, la voilà convoquée par Adrien Bernheim, le censeur en chef qui menace de lui enlever son visa, cette autorisation indispensable pour avoir le droit de se produire sur scène. Ce qu’il lui reproche ? Des vers inconvenants. “Pâles comme des cierges dans leur aspect / On les regarde avec respect / Ça porte bonheur, disent les pince-becs. / Oui, c’est peut-être pour jouer avec / (Parlé) Cinq secs / Les Vierges ! / Vous, messieurs, qui religieusement respectez cet état charmant, / Sachez qu’il en est cependant, / Qui restent jusqu’à soixante ans/ (Parlé) Méchants / Des vierges !”

Elle s’insurge. Bernheim, qui en fait l’adore, se montre conciliant et lui propose d’enlever les paroles parlées à la fin de chaque couplet. “Trop raides”, selon lui. Évidemment, elle accepte. Et le soir même, devant son censeur préféré assis au premier rang, Yvette entame “Les Vierges”. Mais à la place des mots censurés, elle tousse, ce qui rend la chanson d’autant plus polissonne. Le public se tord, le censeur rougit. Par la suite, racontent nos deux auteurs, quand des chanteuses viennent lui soumettre leurs couplets, il leur dira : “Ne me racontez pas que vous allez les tousser comme Yvette ! La toux d’Yvette est exceptionnelle.”

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