Ces Assyro-Chaldéens que nous appellons chrétiens d’Irak…

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La France est en train d’assouplir les conditions du droit d’asile pour pouvoir accueillir les chrétiens d’Irak, expulsés de force de Mossoul, dans le nord du pays, par l’Etat islamique.

Un rassemblement de soutien a été organisé dimanche devant Notre-Dame de Paris, suivi d’une visite des évêques catholiques français aux réfugiés dans le Kurdistan irakien. La question mobilise à droite comme à gauche, même si elle divise aussi.

Ils se revendiquent les descendants d’un empire antique

Eux-mêmes ne s’appellent pas spontanément « chrétiens d’Irak ». C’est trop réducteur à leurs yeux. Ils ne revendiquent pas seulement une distinction religieuse, mais ethnique.

Le nom qui leur est le plus couramment donné – les Assyriens – est aussi le plus prestigieux : elle les inscrits dans la lignée de l’Empire assyrien, qui avait dominé la Mésopotamie de 2500 à 605 av. J.-C. Mais rien ne prouve qu’ils descendent effectivement des Assyriens antiques.

Plusieurs autres noms sont utilisés pour les désigner :

  • les Chaldéens (du nom d’une région antique correspondant approximativement à l’Assyrie) ;
  • les Syriaques (qui désigne la langue religieuse de la plupart des rites orientaux chrétiens au Proche-Orient) ;
  • les Araméens.

Le terme le plus courant (et que nous utiliserons dans cet article pour faire simple) est celui d’Assyro-Chaldéen. Il a l’avantage de reconnaître que les Assyriens et les Chaldéens, peu importe leurs divergences religieuses, appartiennent au même groupe ethnique.

Non, ils ne parlent pas « la même langue que Jésus »

Il est parfaitement abusif de dire que les Assyro-Chaldéens actuels parlent la même langue que Jésus. Si l’araméen descend bien de l’akkadien, la langue des Assyriens antiques, la langue actuelle a changé en 2000 ans. Et à l’époque de l’évangélisation par l’apôtre Thomas et saint Thaddée d’Edesse, il s’agissait déjà d’une version orientale et différente.

Elle a cependant aidé à la pénétration du christianisme dans la région, et surtout à faire leur propre traduction de la Bible, la Peshitta.

Ils vouent un culte au prophète Jonas

Ayant été la première Eglise à se détacher de Rome, dès le Ve siècle ap. J.-C., et étant antérieure à l’arrivée de l’islam dans la région, les chrétiens d’Orient ont développé quelques particularités culturelles remarquables :

  • le nouvel an assyrien, le Kha B-Nisan, l’une des plus grandes fêtes du calendrier, est célébré le 1er avril, et ce en dépit de la fin de l’usage du calendrier julien, qui commençait en mars et est décalé de treize jours sur le calendrier grégorien.
  • l’autre grande fête assyro-chaldéenne commémore la repentance des habitants de Ninive envers le prophète Jonas, envoyé par Dieu pour prévenir les habitants de la destruction qui les attendaient s’ils persistaient dans leurs péchés – ils étaient ennemis d’Israël.

Même s’il occupe une place assez mineure dans l’Ancien Testament, même si l’on se souvient surtout de lui pour avoir été gobé par une baleine (ce qui a inspiré Pinocchio), il continue à être vénéré par les Assyriens, qui lui ont attribué dès le VIIIe siècle une tombe dans les ruines de Ninive.

Egalement reconnue par les chrétiens et les musulmans, la tombe du prophète Jonas (Yunûs dans l’islam) a été agrémentée d’une mosquée, l’une des plus importantes de la région. Ce qui n’a pas empêché la destruction du tombeau par l’Etat islamique, le 24 juillet (voir la vidéo).

Ils sont divisés en 22 Eglises différentes

L’Eglise nestorienne, l’ancêtre des Eglises syriaques, a été la première à se détacher de l’Eglise officielle, avant même la chute de l’Empire romain, dès le concile d’Ephèse en 431.

On dit ancêtre, parce qu’à présent, les chrétiens d’Orient se répartissent en 22 Eglises différentes.

Pour vous éviter un mal de crâne majeur, on ne vous citera ici que les cinq principales :

  • l’Eglise apostolique assyrienne de l’Orient ;
  • l’Eglise syriaque orthodoxe ;
  • l’Eglise catholique chaldéenne ;
  • l’Eglise syriaque catholique ;
  • l’ancienne Eglise de l’Orient.

Ils ont aussi été victimes du génocide de 1915

Le génocide arménien de 1915 par le gouvernement ottoman occulte le génocide qu’ont subies les autres populations chrétiennes de l’Empire ottoman.

Déjà victimes de persécutions de 1894 à 1896, après la révolte arménienne du Sassoun (est de la Turquie actuelle), les populations chrétiennes de l’Est anatolien et du nord de la Mésopotamie étaient vues par les autorités ottomanes comme de possibles foyers de rébellion.

On estime que le génocide assyrien (« Sayfo », l’année de l’épée) a fait au minimum 275 000 morts. (On recensait près de 600 000 Assyro-Chaldéens dans l’Empire ottoman avant le début de la Première Guerre mondiale.)

Le génocide atteint des proportions telles que l’Eglise apostolique assyrienne d’Orient doit choisir comme patriarche un enfant de 11 ans, Mar Eshai Shimun XXIII, en 1920, après la mort de son oncle et prédecesseur.

Vers la fin de la guerre, l’Agha Petros, un aventurier, forme une légion de volontaires irréguliers avec le soutien des Alliés et remporte quelques succès contre les Ottomans, permettant de protéger ce qui restait des peuples assyro-chaldéens en Perse.

Les survivants, laissés sans refuge et sans territoire, sont recueillis par les Britanniques au camp de Bakouba, près de Bagdad, jusqu’en 1920, date à laquelle ils retournent dans le nord de l’Irak.

Sarcelles est la principale ville assyro-chaldéenne de France

La communauté assyro-chaldéenne de France compte près de 20 000 représentants en France (chiffres de 2010).

Un quart d’entre eux est établi à Sarcelles, dans le Val-d’Oise.

On y trouve d’ailleurs un monument à la mémoire du génocide assyrien. Il y en a aussi aux Etats-Unis, en Suède, en Australie, en Arménie, en Belgique…

L’une des principales Eglises est exilée aux Etats-Unis

L’Eglise assyrienne a son siège à Chicago, au beau milieu des Etats-Unis. Plutôt loin de l’Irak. Comment se fait-ce ?

En 1932, Mar Essai Shimun XXIII, chef de l’Eglise assyrienne et donc d’une bonne partie du peuple chaldéo-assyrien, plaide auprès de la Société des nations la cause d’une plus grande autonomie des chrétiens d’Irak, alors que le royaume vient de devenir indépendant. Il compte s’appuyer sur les Britanniques et les conscrits assyriens réorganisés en milice dans le nord du pays.

Le tout jeune royaume voit d’un mauvais œil ces vélléités d’indépendance et retient en otage le primat Shimun à Bagdad, pendant que l’armée irakienne, soutenue par des tribus arabes et kurdes, massacre des centaines d’Assyro-Chaldéens à Simele, dans le nord du pays, en août 1933.

Le primat retient de cette expérience que la vie pour les chrétiens d’Irak est devenue impossible et, contraint à l’exil, il choisit de s’établir auprès de la communauté assyrienne à Chicago.

Shimun XXIII a été assassiné en 1975 dans des circonstances troubles. Son successeur, Dinkha IV, a évoqué plusieurs fois l’éventualité d’un retour en Irak après l’intervention américaine du pays en 2003. Un projet qui semble aujourd’hui peu probable.

Terrence Malick est d’origine assyro-chaldéenne

Minute people : le réalisateur de « The Tree of Life », palme d’Or au festival de Cannes 2011, n’a jamais caché ses origines assyro-chaldéennes. On peut également citer l’acteur F. Murray Abraham, célèbre pour le rôle d’Antonio Salieri dans « Amadeus ».

L’une des « capitales » des Assyro-Chaldéens se trouve en Suède

Alors que Mossoul, avant la percée de l’Etat islamique en 2014, comptait 35 000 habitants d’obédience chrétienne, elle se voyait concurrencer fortement par la ville de Södertälje. Une ville industrielle à 30 kilomètres au sud-ouest de Stockholm, en Suède.

L’arrivée de Syriaques dans cette ville a commencé en 1967 à la demande du Haut Commissariat aux réfugiés, accueillant des chrétiens du Liban. Depuis, elle est devenue le havre des chrétiens d’Irak et du reste du Proche-Orient. Elle est considérée comme la capitale syriaque d’Europe, plus de 30% de sa population étant originaire du Proche-Orient.

La Suède a déjà compté un ministre d’origine assyro-chaldéenne et compte à présent 100 000 immigrés assyro-chaldéens. Ce qui est autant que l’Allemagne (surtout des Assyro-Chaldéens de Turquie), mais bien moins que les Etats-Unis, avec 400 000 ressortissants, dont le quart est concentré dans l’agglomération de Detroit. Alors qu’on estimait à 500 000 le nombre d’Assyro-Chaldéens en Irak avant 2014…

La Russie compterait 70 000 migrants assyro-chaldéens : sous l’URSS, les réfugiés assyriens d’après le génocide ont bénéficié d’une relative bienveillance avant d’être victimes de persécutions sous Staline. En Russie comme dans plusieurs pays, les Assyro-Chaldéens ont eu tendance à se fondre avec les communautés arméniennes.

Saddam Hussein a tenté de les assimiler de force aux Arabes

Bien avant l’Etat islamique, les chrétiens d’Irak étaient déjà sujets à des vexations et des violences de la part des autorités sous l’Empire ottoman puis sous la monarchie.

Les Assyro-Chaldéens, perçus comme les alliés des anciens colonisateurs britanniques, étaient comme autant d’intrus ; ils seront à nouveau les alliés des Anglais dans la lutte contre l’influence des nazis en Irak pendant la Seconde Guerre mondiale.

L’abolition de la monarchie en 1958 fait espérer un allégement de la pression, mais la politique arabisante du parti Baas, au pouvoir à partir de 1963, porte un grand frein à leur cause.

Malgré une relative liberté de culte, les Assyro-Chaldéens sont recensés comme des « Arabes chrétiens » (alors qu’ils ne sont pas arabes). Les partis politiques assyriens sont interdits, tout comme l’enseignement en langue araméenne.

Ainsi, Tarek Aziz, le célèbre ministre des Affaires étrangères de Saddam Hussein, était né Mikhaïl Johanna mais avait pris un patronyme arabe pour montrer son ralliement à la doctrine pro-arabe des baassistes.

Pendant le génocide des Kurdes de 1988 à 1989, près de 2 000 Assyro-Chaldéens auraient été tués par les forces de Saddam Hussein, dans le cadre de la politique d’arabisation de la région.

Depuis la chute de Saddam Hussein, le réveil des extrêmismes religieux de toutes parts a déclenché de nouvelles persécutions, contraignant une partie de la population assyro-chaldéenne à l’exil.

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