Des femmes dans la mafia. Madones ou marraines ? de Mila Kahn et Anne Véron

La réalisatrice Anne Véron, coauteure du livre Des femmes dans la mafia, nous parle du rôle primordial que jouent les femmes dans la mafia.

 Les femmes sont-elles de plus en plus nombreuses dans la mafia ?
Anne Véron. – Oui et non. Il faut faire la distinction entre les trois mafias italiennes. Dans la branche sicilienne, qui est une mafia de territoire, il y a toujours plus de repentis qui collaborent avec les autorités. Il est difficile de faire confiance aux nouveaux arrivants, alors on a de plus en plus recours aux femmes des membres du clan. Dans la mafia calabraise, qui fonctionne uniquement sur les liens du sang, elles ont peu de place. La Calabre est un territoire pauvre, bien moins ouvert, où les traditions sont encore très ancrées. À Naples, où ne sévit que la mafia urbaine, la femme est bien plus émancipée et a toujours joué un rôle important ; elle participe à la contrebande, au trafic…

Y a-t-il eu beaucoup de femmes chefs de la mafia ?
Pas vraiment. Il y a Anna Mazza, la « Veuve noire », qui serait la seule femme à avoir un grand pouvoir. Elle aurait fait assassiner le meurtrier de son mari par son fils de 13 ans, mineur donc intouchable. Autrement, elles jouent le rôle de passeurs. Car depuis les années 1990, le régime carcéral 41 bis donne très peu de temps de parloir aux mafieux emprisonnés. La priorité est donnée aux visiteurs très proches comme la femme ou la fille. Elles jouent le rôle de passeurs d’information entre le prisonnier, qui conserve son titre, et le clan. C’est un pouvoir énorme.

Unknown-13Quelle différence entre un mafieux et une mafieuse ?
Le mafieux est intronisé lors d’une cérémonie qui ressemble à un baptême. Une femme, jamais. Elle entre dans le clan par son père, son mari, son frère. Aucune ne fait officiellement partie de la mafia, sauf à Naples. En Sicile, elles jouissent d’un rôle central mais ne se mêlent pas des affaires. Discrètes, elles savent quitter une pièce quand il le faut. La mafia ne se résume pas à des gangsters avec des règles violentes. C’est une culture, dont les femmes sont les garantes. Elles inculquent aux enfants le sens du respect, de la vendetta, de l’omerta. La femme d’un parrain a ainsi fait tuer l’homme qui avait insulté son fils alors que ce dernier était responsable d’un accident de voiture. C’est une façon de dire : « Tu es le fils d’un tel, et personne n’a le droit de te parler ainsi. » Il faut marquer le respect pour garder le pouvoir.

Ont-elles le choix ?
Oui, car elles savent qui sont les hommes qu’elles fréquentent. Lorsqu’elles sont filles de mafieux, elles ont grandi dans cette culture et adhèrent aux valeurs de la mafia. Dans beaucoup de villages, la mafia n’est pas perçue comme mauvaise. Sans les femmes, elle ne pourrait pas exister. Si elles se rebellent, le rôle du parrain est affaibli, tout comme le clan. Il y a eu un cas en Calabre : la fille d’un parrain, Giuseppina Pesce, a dénoncé toute sa famille aux autorités pour pouvoir mener une vie normale. Elle vit dans la peur des représailles. Dans cette région, les crimes d’honneur sont toujours d’actualité. Les femmes se marient très jeunes, vers 16 ans. Rapidement, leur mari est assassiné ou va en prison. Elles se retrouvent seules à 25 ans avec des enfants et doivent respecter un code d’honneur qui leur interdit de refaire leur vie. À Naples, c’est officieusement toléré. Par contre, il faut qu’elles continuent d’aller rendre visite à leur mari une fois par mois en prison. Mais la mafia évolue avec son temps, à l’image de la société. Beaucoup de femmes sont sur Facebook, en contact avec le monde moderne. Cela va être de plus en plus difficile de les canaliser et de faire en sorte qu’elles respectent les interdits.

Échappent-elles plus facilement à la prison ?
À Naples, les femmes sont toujours allées en prison. En Calabre et en Sicile, les magistrats les considéraient pendant longtemps comme des victimes. Depuis dix ans, ils essaient de les condamner pour affaiblir le clan. Ils espèrent faire craquer les mères et les épouses pour les pousser à collaborer. Pour le mafieux, une épouse en prison est une épreuve humiliante : cela signifie qu’il n’a pas su la protéger.

Collaborent-elles plus avec les autorités pour autant ?
Non. Lorsque les policiers viennent chercher les hommes, ils n’ont pas le droit de toucher leurs femmes. Alors elles jouent les gardiennes, se mettent entre leurs maris et les policiers en formant une barrière de furies, en hurlant. À Naples, certaines jettent des seaux d’eau savonneuse pour que leurs motos glissent. À la sortie du commissariat, avant que les hommes ne soient transférés en prison, elles observent tout un rituel théâtral : elles se jettent sur les voitures, crient, pleurent, pour dire au revoir mais aussi pour encourager l’homme à être fort, à garder le silence. À l’entrée du procès, certaines viennent hurler à leur mari « ne collabore pas » pour leur mettre la pression. Même en prison, ce dernier conserve son statut, et elles leurs avantages de « femme de ». Si bien que la fille et la femme d’un parrain repenti l’ont publiquement renié pour rester dans le clan et ne pas tout perdre. Comme quoi, le pouvoir, le statut et l’argent n’intéressent pas que les hommes.

Des femmes dans la mafia. Madones ou marraines ?, de Mila Kahn et Anne Véron, Éd. Nouveau Monde, 220 p., 19 €.

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