Islamisme et cinéma!

Le film Timbuktu a reçu sept récompenses, et pas des moindres, lors de la soirée des César le week-end dernier : meilleur film, meilleur réalisateur (Abderrahmane Sissako), meilleur scénario original… Il n‘est pas le seul film a avoir traité, en 2014, de l‘islam et de l‘islamisme. L’islam, vocable interdit puisque ceux qui ont crié « Allah Akbar », « on a vengé le prophète », « ne sont pas des musulmans » (Joseph Macé-Scaron) et que « le terrorisme n’a pas de religion » (Jamel Debbouze), se répand généreusement au cinéma.

Avec des traitements différents. Nous avons dû nous contenter d’un DVD pour L’apôtre, de Cheyenne-Marie Caron ; faire 35 kilomètres pour voir Timbuktu, d’Abderrahmane Sissako ; mais Qu’Allah bénisse la France, d’Abd al Malik, était visible dans nos cinémas dès le jour de sa sortie. Avec quand même un avertissement, à l’entrée : « N’hésitez pas à nous prévenir s’ils chahutent. » La salle n’était occupée que par des « jeunes des quartiers » qui ont observé un silence de cathédrale pendant la projection, et chaleureusement applaudi à la fin.

Si Allah a poursuivi sa course sans encombre, le Centre national du Cinéma a refusé de financer L’apôtre. Cheyenne a dû faire appel au mécénat privé, et son film n’a été projeté que dans une poignée de salles. En outre, la projection a été annulée à Nantes, à la demande de la DGSI, « cette projection pouvant être perçue comme une provocation par la communauté musulmane » ; quant à Timbuktu, il a été provisoirement retiré du cinéma municipal par le maire UMP de Villiers-sur-Marne « par peur des débordements après les attentats » ; la compagne de Coulibaly étant originaire de Villiers. Comme quoi la liberté d’expression est à géométrie variable et le slogan « même pas peur » une autothérapie peu fiable.

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Qu’Allah bénisse la France
Au cœur des films de Cheyenne Caron et d’Abd al Malik, il y a une conversion. Régis Fayette Mikano, enfant d’immigrés noirs, grandit avec ses frères et sœurs, et sa mère, catholique, dans une cité HLM du quartier de Neuhof à Strasbourg. Très doué, il est poussé par son professeur de philo à intégrer une hypokhâgne puis l’université dans un double cursus philosophie et lettres classiques. Mais sa vocation musicale – mélange de rap, de jazz, de slam – l’entraîne, avec sa bande de frères et d’amis, pour financer ses débuts, au vol à la tire et au trafic de drogue. Le salut lui vient de l’amour de Nawel… et de sa conversion à l’islam.

Il choisit le nom d’Abd al Malik, Malik étant la traduction arabe du latin regis, roi, et rappelant le nom prestigieux d’un calife omeyyade. Sa conversion ne pose aucun problème, le pacifie, assouvit son désir de s’en sortir par le haut, met en valeur une autobiographie hagiographique. Alors que plusieurs de ses amis meurent d’overdose, ce qu’évoque un plan fixe sur des jeunes présents à un enterrement dont certains s’effacent de l’image, avec des noms qui apparaissent et la raison de leur mort, Malik, avec son groupe « Planète rap », s’en sort quasiment seul, grâce à Allah et à ses talents. La caméra suit quatre amis qui veulent devenir des stars et qui traversent en file indienne, comme les Beatles, un passage piéton. Mais le spectateur comprend plus tard qu’un seul est arrivé de l’autre côté de la rue.

Malik nous propose un modèle exemplaire d’intégration : lui-même ; mais pas d’assimilation. Nawel explique à Régis l’intégration telle qu’elle la conçoit : « On ne doit pas se sentir étranger dans notre pays, et notre pays c’est la France. » Abd al Malik confirme : « Je suis une partie de la mosaïque qu’est la France. » Ils ne sont pas des hôtes en France ; la France, c’est eux. D’où le caractère provocateur du titre du film : Allah pouvait-il bénir une terre non musulmane ?

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L’apôtre
Comme si elle était déjà terre musulmane, la France accueille aisément, malgré sa mère catholique, la conversion de Régis. Celle d’Hakim au christianisme, sur une terre jadis chrétienne, est autrement plus douloureuse, et Cheyenne Caron prend d’infinies précautions pour la faire accepter sans offenser l’islam et ses acteurs musulmans. D’ailleurs Fayçal Safi, interprète de Hakim, fait un éloge ambigu du film : « Je suis musulman, la réalisatrice, une chrétienne convaincue. (…) Le message est fort. (…) A ma petite échelle, je parle des chrétiens martyrisés. (…) Avec ce film engagé, je dénonce le caractère déviant de certains extrémistes qui jouent de l’islam à des fins perfides. » L’acteur interprète donc le film comme une défense de l’islam contre le dévoiement des islamistes.

C’est la clé des inconséquences des questions-réponses à l’oncle Rachid, qui est aussi imam, dans la salle de prière : « Peut-on épouser une non musulmane ? » Rachid passe du oui au non : juifs et chrétiens sont « gens du Livre ». Un mariage avec une non musulmane est donc licite. Mais les chrétiens sont des associateurs, et l’imam rappelle la sourate 2, 217 : « L’association est plus grave que le meurtre. »

N’empêche. Cheyenne-Marie traduit superbement la spécificité du christianisme : le pardon, l’amour désintéressé d’autrui – qui n’apparaissent jamais dans le Coran. C’est un fait réel qui a suscité le film et la conversion d’Hakim. Un prêtre dont la sœur a été assassinée par son voisin musulman décide de rester auprès de ses parents, « pour les aider à vivre ».

Cet acte de charité gratuite est incompréhensible pour un musulman. Même si le prêtre tente des passerelles entre islam et christianisme – « Pardonne-leur et oublie leurs fautes, car Allah est bienveillant et bienfaisant » –, il sait que la bienveillance est à usage interne. Pour le prêtre, « la charité c’est voir Dieu dans son prochain ». Pour l’imam Rachid, ce n’est pas reconnaître l’autre, mais le même : « La charité est obligatoire, dit-il, c’est un des cinq piliers de l’islam ; c’est l’aumône de la rupture du jeûne, la zakat, elle est réservée à tes frères musulmans. On ne peut pas aimer qui nous fait du mal. »

Quand Hakim annonce à sa mère (une irrésistible actrice juive) sa conversion, elle éclate de rire : « Tu ne peux pas, ta mère, ta grand-mère sont musulmanes » : on naît musulman, c’est une question d’identité, où ni la liberté ni la grâce n’interviennent.

Cette liberté des enfants de Dieu, le dénouement l’éclaire mais demande à être décodé. Tabassé aux cris d’Allah Akbar parce qu’il est devenu apostat, Hakim détourne son frère Youssef de la vengeance, « qui ne guérit pas ». Plus tard, ils tombent dans les bras l’un de l’autre. Réconciliation fraternelle ? Mais priant chacun à sa manière, Hakim récite le Notre Père, et Youssef, en arabe, la Fatiha, première sourate du Coran : « Guide-nous dans le droit chemin, le chemin de ceux que tu as comblés de faveurs, non pas de ceux qui ont encouru ta colère – les juifs – ni des égarés – les chrétiens. »

Ainsi résonnent ensemble le pardon des offenses et l’anathème, avant un « amen » à deux voix qui scelle l’ambiguïté.

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Timbuktu
Loin de l’austère noir et blanc des films de Cheyenne et d’Abd al Malik, Timbuktu offre la palette d’ocres et de bleus du désert et du fleuve, où vivent, à l’écart de Tombouctou, en une atmosphère biblique d’avant la chute originelle, quelques familles touarègues, éleveurs et pêcheurs. Aucune image du riche patrimoine pillé par les islamistes : le film a été tourné en Mauritanie sous la protection de la police mauritanienne.

Comme L’apôtre, Timbuktu part d’un fait réel : la lapidation à mort d’un jeune couple non marié. Mais Sissako évite la violence du spectacle, et détourne le regard du spectateur sur un autre plan en parallèle : un djihadiste qui danse.

Le thème est l’intrusion violente des islamistes dans l’harmonie d’un peuple que l’on dirait « au milieu de nulle part ». Les pick-up sillonnent le village et des mégaphones interdisent la musique, le chant, le foot, ordonnent aux femmes le port du voile, des chaussettes et des gants.

La résistance s’improvise par l’art, la poésie, la volonté des femmes de rester elles-mêmes. Les Touaregs, disait Charles de Foucauld, sont des musulmans superficiels, et la tradition touarègue est matriarcale. Ce sont les femmes qui défient les islamistes. Zabou, sorte de prêtresse venue d’Haïti, oppose son large corps drapé aux ennemis dans leurs pick-up. Une marchande de poissons tend les mains pour qu’on les lui coupe, plutôt que de porter des gants. Une autre, surprise en train de chanter, reprend, sous les 80 coups de fouet qui lui sont infligés, son chant interrompu.

Sissako, évitant le manichéisme, brouille les repères, mêle tragique et comique. La famille d’éleveurs semi-nomades, Kidane, Satima et leur fille Toya, est connectée. Elle appelle sa vache GPS et Toya utilise vainement son portable : « pas de réseau ! ».

Les djihadistes infligent à Kidane un procès islamique qui tourne à la mascarade et s’achève par sa condamnation à mort. Mais ils sont parfois, par leurs inconséquences, plus drôles que cruels. Ils interdisent le foot mais débattent des mérites comparés de Zidane et Messi, Abdelkrim grille en cachette une cigarette et n’est pas insensible au charme de Satima.

L’intention du cinéaste est de montrer que les islamistes, prisonniers d’un système qu’ils n’assument pas, sont instrumentalisés par des idéologues hors-sol, et que les musulmans sont leurs premières victimes. Ainsi l’imam fait battre en retraite les djihadistes qui entrent armés dans la mosquée, et leur suggère de retourner contre eux le djihad. Le djihad spirituel serait le vrai sens de l’islam. Mais qui décide du vrai sens de l’islam ?

Restent les images superbes d’un paradis volé : un prologue en diptyque, une gazelle échappant, peut-être, aux pick-up, et des statuettes, plus animistes que musulmanes, tombant, mais pas toutes, sous le feu des islamistes. En épilogue, Toya courant dans le désert, orpheline, avec ce cri : « Où est le pardon ? Où est Dieu dans tout cela ? » Et puis la scène qui ressemble à un ballet, sur fond musical, de garçons mimant, mais sans ballon, un match de foot. Témoins sans doute, pour Sissako, que « la beauté sauvera le monde », et vaincra la barbarie.

Saluons ces cinéastes qui, pour la première fois sans doute au cinéma, ont osé montrer, pour l’une la conversion d’un musulman au christianisme, pour l’autre les horreurs de la charia, sans éviter la violence substantielle à l’islam.

Mais ils tiennent aussi à présenter des imams sympathiques, avocats d’un autre islam compatible avec la dignité humaine, avec en plus, chez Sissako, l’utopie d’une liberté et d’une beauté sans armes.

Chez l’un et l’autre, la question de savoir si l’islamisme, loin d’être un dévoiement ou un cancer de l’islam, n’en serait pas plutôt la stricte application, reste question interdite.

Lu dans présent

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